Depuis ses débuts, Enda Pronat a développé une relation privilégiée avec les femmes rurales, premières à s’engager dans les expérimentations agroécologiques au Sénégal. Jusqu’à présent, elles jouent un rôle majeur dans la transition agroécologique, en tant qu’actrices de transformation au sein de leur communauté, et Enda Pronat les accompagne sur différents leviers.

Au-delà des aspects portant sur l’équité et la justice sociale qui tiennent à cœur à Enda et qui amènent l’organisation à intégrer naturellement les femmes au même titre que les hommes dans l’ensemble de ses interventions, le rôle majeur des femmes dans la transition agroécologique a poussé Enda Pronat à mener des actions spécifiques avec ces pionnières, dans ses différentes zones d’ancrage.

Un accès équitable aux ressources naturelles

Dans les années 80, alors qu’Enda Pronat lance des expérimentations pour chercher des alternatives aux produits agro-chimiques, les femmes sont les premières à répondre à l’appel. C’est en développant la recherche action avec elles que le problème de leur accès aux ressources productives, particulièrement au foncier, s’est posé.

En effet au Sénégal, en dépit de la Loi sur le Domaine National qui prône un accès équitable des hommes et des femmes aux terres, le droit coutumier continue d’être appliqué dans la plupart des régions. Les terres sont détenues par les hommes, et les femmes ne sont pas souvent consultées pour les prises de décisions concernant leur gestion.

Face à ces freins socio-culturels, Enda Pronat tente d’influencer progressivement les pratiques locales. Des sensibilisations sont ainsi organisées auprès des hommes et des femmes sur le bienfondé de l’accès des femmes au foncier, en lien avec la sécurité alimentaire des familles, mais aussi avec le bien-être global de la famille et de la communauté. Des échanges sont entrepris avec les hommes, notamment ceux qui exercent une influence ou sont impliqués dans la gestion foncière (les chefs coutumiers, les notables et religieux, les élus locaux, les autorités administratives locales…). Et les capacités politiques, civiques, intellectuelles et économiques des femmes sont renforcées, afin qu’elles puissent revendiquer leurs droits et engager des négociations dans leurs communautés.
C’est ainsi que le pourcentage de demandes foncières individuelles de femmes dans les communes d’intervention d’Enda Pronat augmente sensiblement : alors qu’il atteignait rarement 20% avant les sensibilisations d’Enda Pronat en 2018, le pourcentage de demandes des femmes dans les communes avec lesquelles Enda Pronat collabore atteignait ensuite 48 % à Chérif Lô, 55 % à Darou Khoudoss ou encore 41 % à Keur Socé.

A Tattaguine, là où les femmes n’avaient aucune délibération en leur nom il y a encore de cela 5 ans, en 2020, 17 % des délibérations accordées par la commune l’ont été à des femmes.

On peut aussi citer des femmes comme Haby Sene à Landou (commune de Keur Moussa), qui s’est dressée face aux tractopelles et a entrepris des demandes d’attribution pour sécuriser les terres de ses enfants face aux velléités foncières. Et toutes les femmes de son village et des villages alentour qui, en l’absence des hommes partis travailler en ville ou en migration, se sont organisées et ont remonté leurs manches pour pratiquer la lutte anti érosive avec l’accompagnement d’Enda Pronat, afin de restaurer 120 hectares de terres rongées par l’érosion, et les remettre en valeur avec l’agroécologie.

Ou encore les femmes de Lérabé (commune de Guédé Village) qui ont négocié 14 % des terres aménagées du périmètre irrigué villageois et se battent à chaque campagne agricole pour les conserver et les mettre en culture. Alors qu’avant elles ne cultivaient que les terres de leur mari ou de leur père, les femmes ont non seulement accédé à des terres, mais en plus elles ont gagné leur autonomie sur ces terres grâce à l’appui technique et financier d’Enda Pronat pour les mettre en valeur.

Et aussi Marie Hélène Sarr à Fayil (commune de Diouroup) qui chaque année cultive sa rizière, même quand personne d’autre ne le fait, car elle sait que sinon elle risque de s’ensabler, et elle craint surtout que si elle ne la valorise pas, cette terre lui soit reprise et que ses enfants ne puissent pas en hériter.

Leadership féminin et participation aux prises de décisions

Si l’accès aux ressources est un enjeu majeur, étroitement lié au pouvoir et au statut social, l’accès aux instances de gouvernance et la participation aux prises de décisions en leur sein est un autre levier essentiel pour que la voix des femmes et leurs préoccupations soient entendues.

Afin de renforcer le leadership des femmes, et faciliter leur accès et leur participation effective aux instances de décisions, Enda Pronat organise des ateliers de formation sur le leadership féminin et des actions de sensibilisation sur les droits des femmes. L’approche village permet également d’aborder la question avec l’ensemble des communautés, et de favoriser le dialogue et argumenter en faveur de la participation des femmes dans les mécanismes de gouvernance locale des ressources naturelles, notamment dans les bureaux des comités villageois paritaires. L’alphabétisation fonctionnelle est également une occasion, d’une part de renforcer les capacités de lecture et d’écriture des femmes pour leur permettre de mieux assumer les responsabilités liées aux postes qu’elles ont ou pourraient obtenir, et d’autre part de sensibiliser et informer sur les conséquences des mariages forcés ou précoces ou des grossesses précoces

C’est ainsi qu’à Saré Sambourou (commune de Koussanar), si un mariage non désiré est connu de la communauté villageoise, les femmes s’organisent et vont convaincre les hommes concernés de revenir sur leur décision. La présidente du GPF, Diouldé Sow, est également devenue conseillère municipale en 2014.

A Guédé Chantier, les conseillères ont bénéficié d’un programme continu de formation qui leur permet à présent de prendre librement et aisément la parole lors des séances du conseil municipal. Alors qu’avant elles n’osaient pas s’exprimer. Dorénavant, elles parlent au même titre que les hommes, et chacun donne son point de vue avant toute prise de décision. Elles se disent elles même outillées et déterminées, capables de prendre la parole partout pour défendre les préoccupations des femmes[1]. D’autre part, suite aux revendications des conseillères, le conseil municipal a récemment décidé de dédier 15% du budget municipal annuel à l’électrification de l’unité de transformation confiée à un groupement de femmes.

L’autonomisation économique des femmes à travers leur engagement dans la transition agroécologique

L’autonomisation économique est un autre enjeu majeur pour des transformations durables en faveur des femmes et de la transition agroécologique. En effet, même si elles réussissent à obtenir des terres au sein des exploitations familiales, les femmes sont souvent freinées par le manque de moyens économiques pour les valoriser. De plus, leur dépendance financière envers leurs maris au sein des ménages les maintient dans une position de dépendance et de subordination non propice à leur épanouissement et à leur empowerment.

Pour agir sur ce levier économique, Enda Pronat a notamment appuyé la mise en place de caisses villageoises autogérées dans la plupart de ses zones d’ancrage. Ces caisses sont organisées avec des comités de gestion mis en place par la communauté villageoise, renforcés en capacités de gestion, et accompagnés pendant une certaine période. Ces instances de gouvernance sont mixtes, et les femmes parviennent donc à obtenir des prêts au même titre que les hommes. D’autre part, Enda Pronat accompagne les femmes dans la production agroécologique, notamment au niveau des jardins des groupements de femmes. Enfin, d’autres activité génératrices de revenus sont mises en place pour diversifier les sources de revenus et renforcer l’autonomisation financière des femmes et leur résilience.

Ainsi, les premières caisses autogérées villageoises installées dans des villages de la commune de Keur Moussa avec 200 000 Fcfa seulement, et gérées à 90 % par des femmes, sont parvenues à rassembler aujourd’hui plusieurs millions de Francs CFA mis à disposition des communautés.

Dans les différents villages qui ont eu à bénéficier de la mise en place de caisses villageoises autogérées dans les zones d’ancrage d’Enda Pronat, les femmes ont souligné le fait qu’elles ont dorénavant un accès plus facile au matériel de production. Alors qu’avant elles devaient attendre que les hommes aient fini d’utiliser les semoirs pour les avoir à leur tour, là elles peuvent en bénéficier à temps, ce qui a un impact non négligeable sur leur rendement en fin de campagne.

A Sinthiou Sadio Aliou, la mise en place du forage solaire a non seulement permis d’amener l’eau potable au village et donc de réduire la corvée des femmes et leur libérer du temps, mais elles ont également pu développer leur jardin maraicher biologique, contribuant à la bonne santé des ménages, et leur permettant de participer aux dépenses quotidiennes avec leurs maris, ainsi que de répondre à leurs propres besoins et à ceux de leurs enfants.

A Diouroup, ce sont les GPF de Thiamène, Keur Mangari, Diouroup et Fayil qui ont développé des activités de transformation de l’arachide, sous forme d’huile et autres produits dérivés.

A Sinthiou Alhadji Mody BA (commune de Ndoga Babacar), la communauté villageoise s’est engagée dans une meilleure gestion des ressources, notamment forestières. Les femmes étant fortement impactées, le chef de village a plaidé pour qu’elles soient particulièrement soutenues dans cette épreuve, et un élevage avicole est en train d’être mis en place.

Au Fouta, les GPF de Lérabé et Guédé Village (commune de Guédé Village) ont développé une forte diversification dans leur production agroécologique, ce qui permet aux femmes de garantir la sécurité alimentaire et nutritionnelle de leurs familles, mais également de vendre les surplus sur le marché local. En 2020, le GPF de Lérabé a obtenu sur son jardin agroécologique fertilisé depuis des années avec de la matière organique et cultivé sans intrants chimiques, des rendements largement supérieurs à ceux des hommes exploitants le périmètre irrigué voisin.

Bien que les communautés dans leur ensemble soient affectées par les conséquences de l’utilisation des produits agro-chimiques et des techniques de production (déboisement, monoculture, etc), et par celles des changements climatiques, engendrant sécheresse et désertification, les femmes ont toujours été particulièrement impactées. En effet, ce sont elles qui sont contraintes d’amener leurs enfants avec elles dans les champs, les exposant ainsi à des intoxications aux pesticides par ingestion ou exposition. Ce sont elles qui doivent parcourir toujours plus de kilomètres pour trouver du bois de chauffe qui devient une denrée de plus en plus rare. Ce sont elles qui doivent développer leurs pratiques agricoles pour subvenir aux besoins des enfants et personnes âgées restées sur place quand les hommes sont partis en migration.

L’ensemble de ces facteurs nous permettent de comprendre le rôle précurseur des femmes dans la transition agroécologique au Sénégal. En effet, les consultations zonales organisée en 2019 par la Dynamique Nationale pour une Transition Agroécologique au Sénégal, ainsi que plusieurs études (voir par exemple Enda Pronat, 2017b ; Clavel et al.,2018), ont montré que les femmes sont des actrices incontournables de l’agroécologie et de l’agriculture de manière générale. Dans toutes les zones visitées, elles sont proactives et centrales dans les projets de transition agroécologique, et mènent diverses initiatives d’adaptation au changement climatique, souvent en groupements ou en associations. Et ce malgré les difficultés financières et logistiques existantes et les inégalités socioéconomiques dont elles sont souvent victimes.

[1] https://www.youtube.com/watch?v=rAoGSjMY0VQ&t=224s